La crise du logement et la protection de la biodiversité sont des enjeux majeurs qui façonneront l’avenir du Québec. Comment concilier la nécessité de bâtir un million de logements d’ici à 2035 avec l’engagement international de préserver 30 % du territoire d’ici 2030 ? Ce défi, qui semble paradoxal, a été au cœur des discussions lors d’une conférence présentée au Congrès annuel de l’APCHQ, qui s’est tenu les 20 et 21 novembre 2025, à Trois-Rivières. Expert·e·s et entrepreneur·e·s ont exploré des solutions concrètes pour transformer cette contrainte en occasions à saisir.
Un double défi pour le Québec
Le Québec est confronté à deux impératifs majeurs : construire un million de logements d’ici 2035 pour régler la crise du logement et protéger 30 % du territoire d’ici 2030 afin de freiner la perte de biodiversité. Ces objectifs, dont le dernier est inscrit dans l’Accord Kunming-Montréal adopté lors de la COP15, peuvent sembler contradictoires. Pourtant, les spécialistes affirment qu’ils sont non seulement compatibles, mais complémentaires.
Pourquoi la biodiversité est essentielle
La biodiversité n’est pas un luxe. Elle joue un rôle crucial en matière de santé publique, de résilience climatique et d’économie. Selon Jérôme Dupras, président d’Habitat et professeur à l’UQO, « c’est une mission non seulement possible, mais nécessaire ». Il rappelle que 55 % du PIB québécois dépend directement ou indirectement des services écosystémiques : agriculture, foresterie, pêcherie, énergie, tourisme. La disparition des milieux naturels fragilise ces secteurs et augmente les risques pour les collectivités : inondations, îlots de chaleur, dégradation de la qualité de l’air.
Protéger 30 % du territoire, ce n’est pas mettre des cloches de verre sur des espaces isolés. C’est repenser l’aménagement pour intégrer la nature dans les milieux habités, restaurer des corridors écologiques et créer des villes résilientes. Plus de 80 % de la population québécoise vit en zone urbaine, où la biodiversité est le plus menacée. La solution passe par la densification intelligente et des pratiques innovantes.
Des projets qui montrent la voie
Deux initiatives présentées lors de la plénière illustrent comment concilier développement immobilier et préservation de la nature.
HUDL à Sherbrooke : la densification comme levier
Pierre-Luc Auclair, président de HUDL, mise sur la densification verticale pour limiter l’étalement urbain. Son projet de 180 logements intègre des aménagements paysagers favorisant les espèces indigènes, réduit l’imperméabilisation des sols et maximise la végétalisation. HUDL est aussi la première entreprise de construction certifiée B Corp au Québec, preuve que performance économique et responsabilité sociale peuvent aller de pair. « La biodiversité n’est pas un frein à la construction, c’est un levier pour bâtir un modèle économique durable », affirme M. Auclair.
LÜDIQ à Trois-Rivières : un modèle social et écologique
Anthony Thériault-Marghem a fondé LÜDIQ, un OBNL qui propose des logements familiaux abordables (25 % du revenu brut) tout en préservant 70 % des espaces boisés. Le projet crée des milieux de vie pensés pour les enfants : aires de jeux, espaces communs, mixité sociale. « Aucun enfant ne devrait payer le prix de la crise du logement », insiste-t-il. LÜDIQ démontre que la densification verticale peut libérer de l’espace pour la nature et offrir une qualité de vie supérieure.
Ces projets ont un point en commun : la collaboration. Promoteur·trice·s, municipalités et organismes environnementaux travaillent ensemble pour trouver des solutions adaptées. Cette approche favorise l’acceptabilité sociale et ouvre la porte à du financement pour des projets verts.
Les bénéfices d’une approche durable
Intégrer la nature dans les projets immobiliers, c’est plus qu’une question de conformité réglementaire : c’est s’offrir de nombreux avantages :
- Réduction des îlots de chaleur : la végétation améliore le confort thermique et réduit la consommation énergétique.
- Gestion des eaux pluviales : les toitures végétalisées et les jardins de pluie limitent les risques d’inondation et réduisent la pression sur les infrastructures municipales.
- Économies à long terme : une meilleure isolation et des matériaux durables prolongent la vie des bâtiments et réduisent les coûts d’entretien.
- Qualité de vie et santé publique : des espaces verts accessibles favorisent l’activité physique, réduisent le stress et améliorent la santé mentale.
- Accès aux financements verts : les projets intégrant la biodiversité sont plus attrayants pour les investisseurs et bénéficient souvent d’incitatifs financiers.
Pour les promoteur·trice·s, ces bénéfices se traduisent par une valeur ajoutée et une différenciation concurrentielle. Dans un marché où les consommateur·trice·s sont de plus en plus sensibles aux enjeux environnementaux, construire durablement devient un précieux avantage stratégique.
Des défis à surmonter
Malgré ces opportunités, des obstacles subsistent : lourdeurs réglementaires, manque d’incitatifs financiers, délais d’émission de permis. Les panélistes ont insisté sur la nécessité d’entretenir un dialogue constructif entre les acteur·trice·s. Les municipalités doivent revoir leurs plans de zonage pour favoriser la densification et la conservation. Les gouvernements doivent mettre en place des programmes qui récompensent les bonnes pratiques. Et l’industrie doit continuer à innover pour réduire les coûts, et ce, sans compromettre la qualité.
Un appel à l’action
« On ne peut plus penser en silo », rappelle Janique Lambert, commissaire au développement durable. Louise Hénault-Éthier, cheffe de la division, Biodiversité, Adaptation et Résilience à la Ville de Montréal, ajoute : « Construire avec la nature, c’est possible. Et c’est rentable à long terme. » Tout le monde s’entend : atteindre ces objectifs exige une approche collaborative, des normes claires et une planification intégrée.
Conclusion
Construire un million de logements et préserver 30 % du territoire n’est pas une contradiction, mais une occasion de repenser nos façons d’habiter. Densification intelligente, innovation et partenariats stratégiques sont des éléments clés pour bâtir des milieux de vie durables, où la nature et l’humain cohabiteront en parfaite harmonie.
