Construire plus de logements au Québec demeure une priorité largement partagée. Pourtant, un obstacle majeur continue de freiner l’élan des parties prenantes : l’état et le financement des infrastructures municipales en eau. C’est le constat sans détour dressé par Aviseo Conseil dans l’étude qu’elle a réalisée pour le Groupe tactique sur les infrastructures en eau liées au logement, dévoilée en mars 2026.
Derrière les chantiers retardés, les moratoires municipaux et les projets gelés se cache une réalité souvent méconnue : sans réseaux hydriques en bon état, d’une capacité suffisante, il est tout simplement impossible de bâtir davantage.
Des réseaux vieillissants sous forte pression
Au Québec, la majorité des infrastructures en eau potable et en eaux usées ont été construites entre les années 1950 et 1990. Aujourd’hui, ces actifs atteignent (et dépassent parfois) leur durée de vie utile. Bris plus fréquents, fuites importantes, pertes de capacité : les signes d’usure sont manifestes.
L’étude d’Aviseo brosse un portrait frappant. En effet, le déficit de maintien d’actifs dans les infrastructures municipales en eau dépasse les 19 milliards de dollars et pourrait plus que doubler d’ici les cinq prochaines années, pour totaliser plus de 42 milliards de dollars.
Cette réalité survient dans un contexte de croissance démographique plus rapide que prévu, qui accroît la pression sur des réseaux déjà fragilisés. La demande en logements augmente, mais la capacité des infrastructures ne suit pas le rythme.
Quand l’eau bloque le logement
Le lien entre infrastructures en eau et crise de l’habitation est direct. Faute de capacité hydrique suffisante, plusieurs municipalités n’ont eu d’autre choix que de restreindre ou de retarder des projets résidentiels, même s’ils étaient fort pertinents ou en cours de réalisation.
Comme le rappelle Aviseo Conseil, 43 municipalités ont imposé des restrictions en 2025, freinant ainsi la construction d’environ 36 000 logements. Moratoires, refus de permis, hausses marquées des redevances de développement : ces décisions, souvent nécessaires, ont des répercussions concrètes sur l’offre de logements et l’abordabilité.
Pour les entrepreneur·e·s et les promoteur·trice·s, ces blocages créent de l’incertitude, prolongent les délais et augmentent les coûts. Pour les ménages, ils se traduisent par une rareté persistante des logements disponibles et, conséquemment, nuisent à l’abordabilité.
Un modèle de financement à bout de souffle
Au cœur du problème : un modèle de financement devenu inadéquat. Aujourd’hui, les services hydriques au Québec sont financés essentiellement par la taxe foncière et par des transferts gouvernementaux ponctuels, largement indépendants de l’usage réel des réseaux.
Or, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Les municipalités dépensent en moyenne 280 $ par habitant pour les services hydriques, alors que le coût réel dépasse 800 $ par habitant. Cet écart structurel limite fortement la capacité à entretenir les réseaux existants et à planifier les investissements nécessaires à long terme.
À cela s’ajoute la hausse rapide des coûts de construction. Entre 2017 et 2024, ces coûts ont augmenté beaucoup plus rapidement que les revenus municipaux (plus de 38 % contre plus de 26 %), rendant le rattrapage encore plus complexe. Résultat : les municipalités sont souvent contraintes d’intervenir en mode réactif plutôt que préventif, une approche plus coûteuse et moins durable.
Un enjeu bien connu sur le terrain
Ces constats n’ont rien de théoriques. Ils ont d’ailleurs fait l’objet d’échanges soutenus lors de la plénière sur les infrastructures municipales en eau tenue le 20 novembre 2025, dans le cadre du Congrès annuel de l’APCHQ à Trois-Rivières.
Sur le thème « Infrastructures municipales en eau potable : comment trouver 49 milliards en 60 minutes ? », les panélistes ont mis en lumière les mêmes tensions que celles documentées dans l’étude d’Aviseo : sous-financement chronique, décalage entre les cycles politiques et la durée de vie des infrastructures, pression croissante sur les municipalités et conséquences directes sur la capacité de construire des logements.
Ces échanges ont contribué à confirmer les conclusions de l’étude : l’enjeu des infrastructures en eau est devenu un facteur structurant de la crise de l’habitation, ce n’est plus un simple enjeu technique ou un problème municipal.
Repenser le financement pour débloquer la construction
À la lumière de ce diagnostic, l’étude d’Aviseo commandée par le Groupe tactique sur les infrastructures en eau liées au logement propose plusieurs pistes de solution concrètes.
Au cœur de ces propositions, le principe d’utilisateur-payeur, notamment par l’introduction graduelle de la tarification volumétrique à l’aide de compteurs d’eau. Cette approche permettrait de mieux refléter le coût réel du service, d’encourager une utilisation plus responsable de la ressource et d’assurer un financement plus équitable et prévisible des infrastructures.
D’autres leviers sont également mis de l’avant : financement par l’accroissement de la valeur foncière (TIF), diversification des sources de revenus municipaux et amélioration de la prévisibilité des investissements gouvernementaux. Tous ces leviers visent un même objectif : donner aux municipalités les moyens d’agir avant que les réseaux atteignent un point de rupture.
Notons que chaque dollar investi dans les infrastructures en eau génère un retour économique et sociétal estimé à 1,72 $, notamment grâce aux coûts évités et à l’augmentation de la capacité d’accueil du territoire.
Un chantier indissociable de l’habitation
L’étude d’Aviseo met en lumière un angle mort trop longtemps négligé dans le débat sur l’habitation. Accélérer la construction de logements sans investir massivement et durablement dans les infrastructures en eau n’est pas viable.
Pour répondre efficacement à la crise de l’habitation, il faut regarder au-delà des règlements d’urbanisme et des délais d’autorisation. Il faut aussi s’attaquer à ce qui ne se voit pas : les réseaux souterrains qui permettent aux milieux de vie de se développer, de se densifier et d’accueillir de nouveaux ménages.
Le message lancé par le Groupe tactique est clair : le chantier de l’eau est indissociable de celui de l’habitation. Les choix effectués aujourd’hui auront un impact direct sur la capacité du Québec à bâtir les logements dont sa population a un besoin urgent.
