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Entre incertitude et ambition : la vision et les priorités de la CCQ pour l’industrie de la construction

Écrit par Québec habitation

Le 20 novembre dernier, dans le cadre du Congrès 2025 de l’APCHQ, les participant·e·s réuni·e·s à Trois-Rivières ont eu droit à un dîner-conférence particulièrement attendu : une conversation franche et riche entre Audrey Murray, présidente-directrice générale de la Commission de la construction du Québec (CCQ), et la journaliste et animatrice Yasmine Abdelfadel.

L’événement, organisé sous le thème Incertitude et ambition : une occasion pour l’industrie de la construction, visait à faire le point sur l’état du secteur, ses défis structurels et les leviers sur lesquels il devra s’appuyer pour accélérer la construction résidentielle au Québec.

Au fil de l’entretien, Mme Murray a livré une analyse lucide des transformations en cours, tout en rappelant que les difficultés actuelles représentent aussi une occasion unique de moderniser l’industrie.

Un contexte de crise historique en habitation

D’entrée de jeu, la discussion a porté sur les pressions immenses qui pèsent actuellement sur l’industrie, alors que la pénurie de logements atteint un niveau critique. Citant des analyses déjà largement relayées dans l’espace public, Mme Abdelfadel a rappelé que le Québec devra construire 100 000 logements par année pendant plusieurs années simplement pour rétablir l’abordabilité en habitation. Cette réalité place le secteur résidentiel en compétition directe avec les grands chantiers gouvernementaux, notamment ceux d’Hydro‑Québec, qui mobilisent eux aussi une main‑d’œuvre déjà limitée.

Pour Audrey Murray, la première étape consiste à mieux prévoir. La CCQ élabore ainsi des projections plus fines pour permettre à l’industrie de se préparer à remplir un carnet de commandes « équivalent à dix Baie‑James » lorsqu’on additionne l’ensemble des chantiers à venir, y compris le grand chantier pour l’habitation. Cette prévisibilité, dit‑elle, est un ingrédient essentiel pour que les entreprises puissent investir, croître et se structurer.

La main‑d’œuvre : un enjeu central qui exige une refonte du modèle existant

Depuis son arrivée à la tête de la CCQ il y a deux ans, Mme Murray constate un consensus clair : le modèle actuel de gestion de la main‑d’œuvre doit évoluer. L’industrie fonctionne encore selon des règles conçues il y a plus de 40 ans, mais le contexte actuel est très différent.

Quelques constats frappants :

  • Depuis 10 ans, 70 % des nouvelles personnes qui accèdent à l’industrie ne sont pas diplômées, une situation qui va à l’encontre du modèle initial misant sur une main‑d’œuvre majoritairement formée et qualifiée.
  • La démographie rend la situation encore plus complexe : il sort plus de travailleur·euse·s du marché qu’il n’en rentre.
  • Les entrepreneur·e·s réclament davantage de souplesse et d’agilité, autant en ce qui concerne l’accès à l’industrie que la polyvalence des métiers.
  • Les syndicats eux-mêmes reconnaissent que certaines règles doivent être adaptées.

L’adoption du projet de loi 51, en mai 2024, ouvre la porte à ces changements. Cette pièce législative vise à augmenter la productivité en offrant plus de flexibilité sur les chantiers : polyvalence, plus grande mobilité provinciale de la main‑d’œuvre, nouvelles voies d’accès et outils renforcés pour reconnaître les compétences. Mme Murray estime qu’à la fin de 2025, 85 % des mesures de la loi auront déjà été mises en œuvre.

Productivité et innovation : un virage incontournable

Alors que plusieurs études démontrent que la productivité de la construction stagne au Québec, Mme Murray insiste sur l’importance de fournir un effort collectif. Dans ce contexte, on dresse toutefois un constat préoccupant : certaines formations essentielles, comme celles d’électricien·enne ou de charpentier·ère‑menuisier·ère, n’ont pas été mises à jour depuis plus de 20 ans. La CCQ collabore désormais avec le ministère de l’Éducation pour revoir ces programmes et répondre aux besoins technologiques actuels, notamment dans le contexte de la transition énergétique.

Au-delà des compétences techniques, la dirigeante souligne l’importance des compétences en gestion, en communication et en résolution de problèmes, rarement enseignées dans l’industrie mais cruciales pour améliorer l’organisation des chantiers et soutenir les transformations à venir.

L’enjeu de la structure industrielle : faire grandir les entreprises

Mme Murray observe que 85 % des entreprises de construction comptent cinq employé·e·s ou moins, ce qui limite leur capacité à investir dans l’innovation, l’équipement et la formation. Bien qu’il ne revienne pas à la CCQ de dicter la structure du marché, elle souligne que les pays ayant connu les plus grands gains de productivité — notamment en Scandinavie — ont vu émerger des entreprises plus grandes et mieux outillées pour soutenir une industrie modernisée.

Virage numérique : un chantier aussi critique que délicat

La CCQ mène actuellement l’un des plus importants projets technologiques de son histoire : une transformation numérique majeure, incluant la mise en place d’un nouveau portail client et d’un rapport mensuel modernisé. Ce chantier, qui doit s’ouvrir dès le 12 janvier 2027, le fera dans un contexte de forte méfiance du public envers les grands projets informatiques, une réalité assumée avec transparence par Mme Murray.

Pour limiter les risques, la CCQ a revu sa structure de projet, renforcé ses équipes et ajusté son calendrier de déploiement. Les entreprises devront toutefois s’adapter : recréer leur dossier client, redéfinir leurs accès et composer avec une période transitoire où deux rapports mensuels devront être produits en seulement deux semaines. Malgré les défis, la PDG se dit confiante : « Ce ne sera pas parfait, mais nous faisons tout pour éviter le chaos. »

Une industrie à un moment charnière

En conclusion, ce dîner-conférence a mis en lumière une réalité indiscutable : l’industrie de la construction est à la croisée des chemins. Les défis sont immenses : pénurie de logements, transformation numérique, renouvellement des règles du travail, manque de productivité… Mais les outils pour les relever sont désormais entre les mains des acteur·trice·s du milieu.

Empruntant un ton à la fois lucide et résolument tourné vers l’action, Audrey Murray a rappelé que la CCQ compte jouer pleinement son rôle, mais que la réussite dépendra d’une chose : la collaboration. La collaboration entre les syndicats et les employeurs, entre les entreprises et les institutions, entre les gestionnaires publics et les acteur·trice·s sur le terrain.

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